Lente, lente, mais une démarche / François Bazzoli
Gaël Pollin se déplace, depuis qu'il photographie, sur une ligne incertaine. C'est même l'incertitude de cette ligne frontière qui le fait avancer en photographie. Une frontière ne sera jamais, par définition, le coeur de l'image, mais c'est à faire le tour de celles-ci (images et frontières) que Gaël Pollin s'ingénie. Si d'autres sont les spéléologues de la représentation, lui en sera sans doute le géographe. Ce que nous apprennent les bords de la photographie n'appartient pas au langage iconographique habituel. Touchant à tous les domaines connus et inconnus de la représentation et du savoir, ils aident à tricoter des ensembles encore vides, déjà prêts à se laisser remplir par la multiplicité des possibles. Plus le sujet est indécis, plus il est vierge de ce récit qui transforme la lisibilité en littérature. Plus l'image est vacante, plus elle pourra servir d'ancrage à l'attente, à l'expectative, à l'interrogation. Si ce vide apparent est confronté à un autre vide, physique celui-là, une dimension mentale apparaît. On sait que lorsqu'un plan coupe un autre plan, on aboutit à la troisième dimension, l'espace. Si un vide intersecte avec un autre vide, même si ils ne participent pas de la même catégorie, on ne peut que déboucher sur une dimension supplémentaire du regard. Il est possible au sculpteur, depuis presque un siècle, de construire son volume autour d'un vide nécessaire. Le peintre sait maintenant, depuis quasiment autant de temps, accrocher son geste à des absences. La photographie ne désire peut-être pas encore se confronter à ce genre de problème qui nie et contrarie la figure et, en tout cas, ne le fait que rarement. Pourtant, accrocher des images antinomiques dans un même lieu pour souligner leur stature d'archétype, c'est forcément dire la nature tautologique de la photographie, qui prime sur sa nature imitative. Lieux contre lieu, dans la juxtaposition plutôt que dans l'opposition, dans la différence comme dans l'identité. Mais c'est aussi offrir une image vide pour que le spectateur puisse y confronter ses propres images : inventer une image non directive, non réductrice, qui amplifie l'espace d'intervention au lieu de le clore. Un photogramme qui ne condense pas le réel, mais le rend feuilleté, superposable, empilable, on aimerait dire à l'infini. Il n'est pourtant pas certain qu'il existe un infini d'éventualités de construction des signes, on pourrait presque avancer le contraire : il n'existe que quelques images possibles qui, par le biais du regard (de celui qui les fait et de celui qui les voit), accepte de signifier. Gaël Pollin tente de collecter, lentement, avec une patience imperturbable, ce peu d'images.
Extrait du catalogue d'exposition, FRAC Champagne Ardenne Avril 2003.